Une nouvelle génération de vigneronnes d’exception
Par Laurence-Michèle Dufour
On assiste présentement à l’écriture de l’histoire des vins du Québec. Le Vignoble de l’Orpailleur, le Domaine des Côtes d’Ardoise et le Vignoble de La Bauge ont désormais tous franchi le cap des 40 ans. Les tendances évoluent rapidement et ces pionniers qui ont tracé la voie laissent doucement place à une nouvelle génération de vignerons et de vigneronnes, comme c’est le cas au Domaine du Ridge et à la Maison Agricole Joy Hill.
Un héritage de père en fille
Marie-Florence Crevier-Paradis fait partie d’une poignée de jeunes québécois à avoir eu la chance de grandir sur un vignoble. Fondé par son père, Denis Paradis, il y a déjà 30 ans, le Domaine du Ridge à Saint-Amand figure désormais parmi les plus importants producteurs de la province. Il compte plus de 150 000 plants et une équipe de près de 30 employés durant la belle saison. C’est maintenant elle qui en est à la barre.
Au début, Denis faisait ça pour le plaisir. Les premières vendanges, c’était la famille et les amis qui venaient récolter. C’était super festif. À la fin de la journée, on vidait la grange pour y mettre des tables et des chaises et ça finissait en gros BBQ
Marie-Florence Crevier-paradis
- Marie-Florence Crevier-Paradis
- Dégustation au Domaine du Ridge
- Denis Paradis, Viviane Crevier et Marie-Florence Crevier-Paradis
- Aire de pique-nique au vignoble
crédit photo Marie-Jade Côté
Une fois son baccalauréat en psychologie en poche, puis un autre en communication, alors qu’elle s’apprête à s’attaquer à la maîtrise, Denis lui demande de venir prêter main-forte au vignoble à la suite du départ d’un employé occupant un poste clé. Elle n’est plus jamais repartie. «Je m’amuse souvent à dire que mes diplômes sont vraiment pratiques : le premier pour pouvoir parler à mon père et l’autre pour pouvoir bien le comprendre!» plaisante Marie-Florence, qui a dû tenir tête à son paternel afin de faire rayonner sa vision plus moderne et écologique de l’agriculture. Elle le consulte pour les grandes orientations et la gestion des opérations, mais celui-ci laisse désormais la jeunesse prendre la relève.
Entourée de sa solide équipe, Marie-Florence a tout mis en œuvre dans les dernières années pour entreprendre le virage biologique de l’entreprise, qui possède sa certification depuis août 2025. «Pour nous, c’était important de renforcer la vigne à travers ce processus, tout en faisant le moins d’interventions possible au chai. Ça représente vraiment nos valeurs, ce qu’on redonne à la terre, ce qu’on ingère dans notre corps», explique la vigneronne, qui est également maman de quatre jeunes enfants. Ce positionnement lui apparaît tout naturel en ces temps incertains pour la planète. En se posant des questions à toutes les étapes de la production (des méthodes de récolte aux méthodes de pressurage, en passant par l’utilisation de levures indigènes lors de la vinification), l’équipe continue d’innover, et souhaite laisser la vigne s’exprimer pleinement tout en respectant la tradition du vignoble.
- Les petites cuvées
- Marie-Florence Crevier-Paradis à l’animation d’une dégustation
- Vignoble
- Boutique du vignoble
crédit photo Marie-Jade Côté
Même si elle s’est intéressée à la biodynamie et continue de se familiariser avec les vins natures, Marie-Florence ne souhaite pas prendre un virage trop important qui pourrait refroidir sa clientèle fidèle et plus traditionnelle. Tout en continuant d’offrir les cuvées classiques du vignoble, une nouvelle gamme sous une étiquette plus colorée a été produite il y a quelques années afin de poursuivre cette démarche vers des vins plus libres. Et pour la deuxième année consécutive, un partenariat avec Lieux Communs, un projet de vinification nomade et collaborative, permet à l’équipe d’échanger et de se laisser inspirer par ces jeunes vignerons bien ancrés dans cet univers. De toute évidence, la vigneronne, qui a le vent dans les voiles et la tête encore pleine de projets, n’a certes pas fini de nous surprendre.
Une fierté à l’européenne
De son côté, Justine Therrien, de la Maison Agricole Joy Hill à Frelighsburg, n’est peut-être pas née dans les vignes, mais elle a pu s’appuyer sur l’expérience des vignerons québécois qui l’ont précédée lorsqu’est venu le temps de tracer les contours de sa propre histoire, avec son conjoint, Julien Niquet. À la recherche d’un sol riche, propice à la viticulture, le jeune couple a eu un véritable coup de cœur pour cette terre située tout en haut de la fameuse côte «Joy Hill» dont il a pris possession en 2017. En deux ans, 37 000 vignes y ont été plantées.
- Justine Therrien
- Boutique & chai
Photos tirées d’Instagram @maisonagricolejoyhill
«Je connaissais surtout les vignobles d’Europe. Le nom Maison agricole Joy Hill est inspiré des azienda agricoles en Italie. On trouvait ça beau que l’œnotourisme soit autant valorisé et implanté dans la culture européenne, alors qu’il l’était encore peu ici», souligne Justine, qui a travaillé pour des agences d’importation de vins à Montréal après avoir étudié en sommellerie. Si, au tout début, elle rêvait aussi avec sa douce moitié d’une auberge et d’une table champêtre sur ce site enchanteur, la réalité bureaucratique de la province aura rapidement mis frein à leur élan. «C’était une belle preuve de notre naïveté! On pensait pouvoir être vignerons, bâtir une auberge, engager du monde, tout en tentant d’en apprendre plus sur les vignobles québécois!» poursuit-elle en riant.
C’est la dégustation d’une bouteille des Pervenches (un vignoble situé à Farnham qui se concentre sur les cépages européens et la biodynamie depuis maintenant 25 ans) qui a provoqué un véritable déclic chez Justine et Julien. Ce moment est venu confirmer que leur décision de se tourner vers les vitis vinifera pour l’élaboration de leurs vins nature était la bonne. C’était une vision qui leur tenait à cœur et qu’ils ont défendue d’emblée.
Il y avait plein d’autre monde qui travaillait déjà les hybrides. Nous, on était intéressés par les cépages européens et on a décidé de s’y concentrer
Justine therrien
Même si cette avenue semble s’écarter des sentiers battus, Justine insiste sur le fait qu’elle voue le plus grand respect aux vignerons qui ont ouvert la voie : « Il fallait tellement y croire, se débrouiller avec les moyens du bord et inventer des techniques. Ce sont de véritables pionniers, ils ont travaillé de façon acharnée. » Si son domaine a rapidement connu un vif succès et la reconnaissance des sommeliers de la province, le couple d’entrepreneurs continue d’avoir soif de nouveaux défis.
- Justine Therrien et Julien Niquet
- cuvées du vignoble
- Justine Therrien
Photos tirées d’Instagram @maisonagricolejoyhill
Pour diversifier leur portfolio et contrer les aléas climatiques qui peuvent affecter la récolte de certains millésimes, Justine et Julien ont par ailleurs lancé Pastoral, un projet de négoce qui consiste à vinifier des raisins achetés à d’autres producteurs afin de garantir un rendement plus constant. L’acquisition de l’entreprise Club Kombucha et la création sous cette même bannière de Club Électro, une boisson avec électrolytes pour sportifs, leur permet d’abreuver une plus large clientèle. Et pour s’assurer de bien hydrater tout le monde, une ligne de vins légers en alcool et une autre de prêts-à-boire aux aromates québécois, en collaboration avec la Ferme Rizen à Frelighsburg, verront également le jour cet été.
Le cœur de ces nombreux projets demeure sans équivoque les vins de la Maison agricole Joy Hill, et ces autres projets en orbite assurent pérennité, bonheur et vitalité à ces deux passionnés qui ne semblent pas près de ralentir la cadence.
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Malgré des parcours bien différents, pour Marie-Florence Crevier-Paradis et Justine Therrien, l’amour de la terre et une recherche de l’équilibre, tant au sein de leur équipe que de leur vie familiale, semblent au centre de leurs préoccupations. La diversification de leurs activités, qu’elle passe par des cuvées collaboratives plus libres ou des projets de micro-négoce et de boissons innovantes, constitue le gage de leur résilience face aux défis de demain.
Par leur audace, leur respect des traditions et leur sensibilité écologique, elles insufflent un vent de fraîcheur salutaire à la viticulture québécoise. Elles prouvent hors de tout doute que l’avenir de nos terroirs s’écrit désormais au présent, porté par une relève passionnée qui n’a pas peur de repousser les frontières du possible, une bouteille à la fois.
























