Christian Barthomeuf : un héritage qui a transformé la viticulture et le paysage agricole du Québec
Dans un Québec où la viticulture suscitait encore bien des doutes, Christian Barthomeuf a eu le courage d’y croire. Dès les années 1980, il plante ses premières vignes dans les Cantons-de-l’Est, imagine un cidre inspiré par nos hivers, puis transforme patiemment un verger en laboratoire vivant.
Aujourd’hui, le regard qu’il porte sur le vivant à pris racine un peu partout : dans les vergers qui prospèrent, les paysages viticoles si caractéristiques de notre région, et dans les gestes de toute une nouvelle génération de producteurs. Son apport ne se limite pas à ses produits : il a transformé une culture.
Une idée givrée qui deviendra une nouvelle filière agricole
Quand Christian Barthomeuf fonde le Domaine Côtes d’Ardoise à Dunham en 1980, rien ne garantit que le vin québécois ait un avenir. Et pourtant, il y croit dur comme fer. Il plante des cépages hybrides capables de résister à nos hivers québécois. Ce pari audacieux lancera tout un mouvement.
Mais c’est en 1989 avec l’invention du cidre de glace grâce à la cryoextraction naturelle des pommes, que son esprit innovateur ouvre la voie à un véritable secteur de production : un nouveau produit emblématique, aujourd’hui encadré par une IGP, adopté par des dizaines de producteurs, et reconnu sur la scène internationale.
Le Clos Saragnat : un projet agroécologique de cœur
Au-delà de ses innovations techniques, Christian Barthomeuf incarne une véritable vision. Quand il fonde le Clos Saragnat en 2002 avec sa conjointe Louise Dupuis, il ne cherche pas à reproduire les méthodes traditionnelles, mais à repenser en profondeur notre lien à la terre.
Sa « culture fondamentale » repose sur une idée simple : laisser la nature guider le processus de production. Aucun engrais chimique, aucune irrigation artificielle, aucune taille systématique des arbres. Les vignes se nourrissent du crottin de cheval, les pommiers des fientes de poule. Chaque plante pousse à son rythme, dans un écosystème vivant et autonome.
C’est une méthode exigeante, qui demande du temps et de l’humilité. Parfois, il faut attendre jusqu’à quinze ans pour qu’un verger atteigne sa pleine maturité. Mais elle respecte profondément les cycles naturels.
Cette approche, avant-gardiste à l’époque, anticipe les grands enjeux d’aujourd’hui : régénération des sols, agriculture à faible impact et adaptation aux changements climatiques.
En 2024, après plus de vingt ans consacrés au Clos Saragnat, Christian Barthomeuf et Louise Dupuis ont tourné la page pour entamer une retraite bien méritée. Leur démarche continue d’influencer les producteurs et passionnés qui souhaitent cultiver autrement.
Une vision agricole qui façonne une région
Le Clos Saragnat n’est pas seulement une ferme biologique. C’est un lieu de recherche, d’observation et de transmission. Aujourd’hui, il sert de terrain d’étude pour la tavelure, la gestion naturelle des insectes et la résilience climatique des vergers. Il attire jeunes agriculteurs, chercheurs et curieux, venus s’inspirer d’une approche à la fois singulière, radicale et profondément ancrée dans le vivant.
Son impact se lit aussi dans le paysage régional qui nous entoure. L’émergence d’une Route des vins dans les Cantons-de-l’Est, lancée officiellement en 2003, doit beaucoup au rôle fondateur du Domaine Côtes d’Ardoise. Ce réseau, qui regroupe aujourd’hui 25 vignobles, témoigne de la vitalité de la viticulture québécoise , un paysage qu’il a contribué à façonner avec générosité, et qui attire désormais des milliers de visiteurs chaque année.
Mais surtout, Christian Barthomeuf a changé notre rapport au terroir québécois : il a prouvé qu’on pouvait cultiver ici, avec les contraintes climatiques d’ici, et que la qualité ne dépend pas d’un mimétisme avec d’autres régions du monde, mais d’une intelligence du lieu.
Innovateur, visionnaire, dérangeant pour les uns, rebelle pour les autres, ce qui est indéniable c’est que Christian Barthomeuf ne mâche pas ses mots et ne laisse personne indifférent. Son discours est au diapason avec son art, sans tricherie et sans concession.
extrait du livre Autoportrait d’une paysan rebelle, p.95
Un legs reconnu et inspirant
Christian Barthomeuf a tracé un chemin unique qui force le respect et l’admiration: en plantant les premières vignes commerciales du Québec, en inventant le cidre de glace, et en repensant avec sagesse notre rapport à la terre.
Ses contributions lui ont valu le Prix du Gouverneur général pour les arts de la table en 2010, ainsi que sa nomination à l’Ordre du Canada en 2020.
Ce qu’il lègue au Québec, c’est bien plus que des produits d’exception : un territoire transformé, des savoir-faire bien ancrés, une philosophie du vivant, et une nouvelle génération de producteurs qui poursuivent avec passion ce qu’il a commencé.
Aujourd’hui, à l’heure où les enjeux de biodiversité, de climat et de souveraineté alimentaire sont plus urgents que jamais, sa démarche prend une résonance nouvelle. Ce qu’il a imaginé il y a plusieurs décennies n’a jamais été aussi actuel.
Vous voulez en savoir plus sur les origines du cidre de glace ? Ne manquez l’article d’Origine: Entretien avec Christian Barthomeuf – 35 ans de cidre de glace
Et pour une incursion plus intime dans le parcours de Christian Barthomeuf, on vous invite à vous procurer son autobiographie Autoportrait d’une paysan rebelle
Un texte de Solène Esnoux


















