Hybrides et viniferas : une alliance nécessaire pour écrire l’histoire des vins d’ici
Comme le titre l’indique, ce texte tente de faire la lumière sur les cépages hybrides et Vitis Vinifera, des termes propres au langage de la viticulture. Voici donc avant toute chose, quelques repères afin de faciliter la compréhension du texte.

Par Laurence-Michèle Dufour
Lorsque l’on met en opposition les Vitis vinifera et les hybrides, le mot noblesse ne tarde jamais à venir dans la discussion pour appuyer la qualité que l’on reconnaît aux viniferas. Les plus grands vins de ce monde en sont composés. Tout un système de concours et d’appellations reconnus mondialement s’y réfère, et dans cet univers si vaste qu’est celui du vin, amateurs, producteurs et professionnels peuvent ainsi s’appuyer sur un langage commun. Par association d’idées, on a donc longtemps boudé les hybrides, porteurs de profils d’arômes différents typiques de notre climat nordique.
Les premiers courageux à planter de la vigne au Québec dans les années 1980 se sont dès le départ tournés vers des cépages hybrides reconnus pour leur facilité à s’adapter à des conditions climatiques difficiles et pour leur résistance naturelle aux maladies fongiques. Ce n’était alors pas par choix. L’idée même que de fragiles viniferas d’origine européenne (chardonnay, pinot noir, riesling et autres cépages dits « nobles ») puissent traverser nos hivers rigoureux apparaissait à l’époque complètement saugrenue. L’invention des toiles géotextiles, il y a une vingtaine d’années, a évidemment permis aux vignerons d’élargir leurs horizons, tout en multipliant les possibles.
Quand Josée Tremblay et son conjoint Martin Girouard du Domaine Girouard à Sutton se sont plongés dans cette grande aventure en 2016, les amateurs de vins qu’ils étaient rêvaient de chardonnay, de pinot noir et de cabernet franc. Leur vignoble est composé de 70% de vignes viniferas dont quelques plants de nebbiolo et de sangiovese – un clin d’œil aux racines italiennes de Martin –, qui commencent à porter fruit.
«L’agronome qui faisait les tests pour voir le potentiel d’avoir un vignoble ici nous a traités de fous : “Vous allez jeter votre argent par les fenêtres”. Il nous a fait un peu peur, alors on s’est dit qu’on allait planter quelques hybrides»
– Josée Tremblay


L’hybridation : une réponse aux crises du passé
Même si l’on peut avoir l’impression que les cépages hybrides sont une invention récente, les premières recherches sur le sujet remontent au XIXe siècle. Ce procédé, qui peut se produire naturellement, repose sur la pollinisation croisée entre l’espèce européenne Vitis vinifera et des espèces nord-américaines comme Vitis labrusca ou Vitis riparia qui se distinguent par leur tolérance au froid et leur résistance aux maladies.
Cette démarche scientifique est devenue une nécessité à la suite de l’importation de plants américains en Europe vers 1800. Ces derniers ont introduit des agents pathogènes tels que l’oïdium, le mildiou (champignons) et le phylloxera (insecte), qui ont décimé les vignobles sur le Vieux continent. Pour sauver la viticulture, on a alors croisé la qualité reconnue des cépages européens avec la robustesse des espèces américaines, créant ainsi des hybrides capables de survivre à ces ravages et servant de porte-greffes résistants.



Les frais de la noblesse
Au milieu du XXe siècle, l’industrie chimique développe une large gamme de pesticides et de fongicides. Cet arsenal permet de reprendre la culture des cépages européens traditionnels, en dépit de leur fragilité. Résultat : les hybrides tombent en désuétude et sont parfois même interdits au profit de ces cépages emblématiques.
« Avec les produits chimiques sont aussi arrivés les engrais chimiques qui ont nourri artificiellement les plantes. Les vignes ont été nourries au gâteau pendant des années, mais elles n’avaient pas la profondeur de sol, elles n’avaient pas la résilience et ça a eu pour effet de donner des plantes stressées, de plus en plus sujettes aux maladies », explique Simon Naud du Vignoble de la Bauge. Pour celui qui se penche activement sur la question de la viticulture régénératrice, cet acharnement ne fait aucun sens et il se désole de cet entêtement à restreindre les choix à une poignée de cépages européens.
« Finalement, on se retrouve avec des plantes qui ont été multipliées des millions de fois à partir de la même bouture. On s’est retrouvé avec une biodiversité à peu près anéantie parce qu’on a choisi d’aller en monoculture et d’éliminer toutes les herbes autour »
– Simon naud
Fort de son parcours viticole d’une trentaine d’années – le vignoble créé à l’origine par son père souffle cette année ses 40 bougies –, le vigneron préconise désormais un ratio de 20% de «vignes protégées» et 80% de «vignes adaptées à notre climat». Selon lui, le fait de marier viniferas et hybrides rassurent et facilitent la compréhension de ses vins, pour nos palais plus habitués aux arômes classiques.
- Simon Naud
- Rangs Vignoble de la Bauge
- Carte informative au vignoble
Josée Tremblay ne regrette pas ses vignes hybrides, qui lui permettent de s’amuser au chai. Son coup de cœur : le frontenac blanc, qu’elle utilise normalement dans ses assemblages et qui s’est retrouvé dans une de ses amphores (cuve en terre cuite), faute d’espace dans ses cuves inox. « Il y a passé huit mois, et quand on y a goûté, on s’est dit wow, on est complètement ailleurs. Ça lui enlève beaucoup d’acidité, ça amène une douceur et un petit côté plus velouté. Je vais peut-être faire une cuvée juste de frontenac blanc en amphore. »
Le retour en force des hybrides
Dans les années 1950, la donne change à nouveau. Des chercheurs allemands et suisses ont perfectionné les méthodes d’hybridation pour créer des cépages avec des qualités comparables aux viniferas. C’est ainsi qu’est né le concept de PIWI (de l’allemand Pilzwiderstandsfähig, qui signifie « résistant aux champignons »). Ces variétés, qui regagnent en popularité dans les années 1990 pour leurs vertus écologiques, prouvent que l’avenir du vin pourrait bien résider dans ces croisements autrefois mal-aimés.
De plus en plus de viticulteurs aux quatre coins du globe commencent, comme au Québec, à se pencher sur la question et testent, dans différentes conditions, les capacités et le potentiel de ces cépages croisés pour une viticulture plus durable. Le paysage du vin n’a certes pas fini d’évoluer et les discussions autour des différents cépages de s’enflammer, mais l’avenir semble dans tous les cas résider dans la diversité.









