Mères de famille et vigneronnes: deux femmes en or de La Route des vins
Par Laurence-Michèle Dufour
Aussitôt les entrevues amorcées, il apparaît clair que de brosser le portrait de ces deux vigneronnes passionnées et engagées de la région ne se fera pas sans évoquer leurs rôles de mères et l’appui évident de leurs conjoints dans leurs projets respectifs. Stéphanie Thibodeau du Vignoble L’Ardennais à Stanbridge East et Manon Rousseau du Vignoble Pigeon Hill à Saint-Armand: femmes de tête et de coeur qui ont choisi d’aller au bout de leurs rêves.
En route vers la campagne
Manon et son conjoint, Kevin Shufelt, se sont rencontrés alors qu’ils travaillaient tous deux au même cabinet comptable à Montréal. Kevin, fils d’agriculteur, a tôt fait de retrouver son chemin vers la terre et d’y entraîner sa nouvelle flamme. D’abord à la tête d’une ferme laitière, les tourtereaux s’attaquent à un nouveau défi lorsque Manon, qui de son propre aveu aime beaucoup le vin rouge, propose à son conjoint de profiter des terres du paternel de ce dernier à Pigeon Hill, pour un tout autre genre de projet.
«Je n’avais pas toujours les moyens de m’acheter de grands vins, alors j’ai dit à mon mari: “On a 500 acres, on a le plus beau terroir ici, pourquoi est-ce qu’on ne plante pas des vignes?” Ça a trotté dans notre tête, et c’est comme ça que c’est parti!»
– Manon Rousseau
Ils se lancent à la conquête du cépage qui saura faire vibrer les papilles de Manon, l’étape la plus ardue du démarrage de ce projet selon elle, et seront ainsi les premiers à planter du marquette au Québec en 2008. Leurs enfants, Trisha, Matthew et Thomas, sont alors âgés respectivement de 11, 10 et 6 ans.
Stéphanie Thibodeau et Pier Cousineau se sont quant à eux rencontrés dans les cuisines d’un restaurant à Tremblant.
«On est un couple qui carbure aux projets. On a rénové des maisons, on a eu un restaurant, puis on a eu des enfants. Je ne me voyais pas les élever avec des horaires atypiques.»
Stéphanie Thibodeau
Ils se tournent alors vers des emplois de bureau plus traditionnels et un mode vie urbain, à Montréal. Mais Stéphanie, elle, continue de rêver de grands espaces pour pouvoir jardiner. La petite annonce d’une maison à vendre pourvue d’un vignoble de quelque 5 000 vignes dans les Cantons-de-l’Est attire l’œil de ces cyclistes du dimanche, déjà amoureux de la région.
Le couple, qui ne connaissait alors rien au vin, décide de se lancer dans cette nouvelle aventure «un peu naïvement», en octobre 2016. Leurs enfants, Eliot et Charlotte, qui entrent alors dans l’adolescence, ne partagent pas à l’époque cette même passion pour la nature et voient d’un très mauvais œil ces visites hebdomadaires forcées à la campagne. «Je me sentais tellement coupable en tant que maman, les enfants allaient à l’école à Montréal, leurs amis étaient à Montréal, puis là, les fins de semaine, ils étaient obligés de venir ici.» Stéphanie a ainsi dû combiner ses deux emplois pendant plusieurs années et n’est à temps plein au vignoble que depuis avril 2024. Son souhait le plus cher serait que son conjoint Pier puisse en faire de même.
La plus grande fierté de ces deux femmes, outre leurs enfants, est sans équivoque l’écosystème de leur domaine qui est au centre de leur préoccupation. C’est au champ que toutes deux confessent s’accomplir et trouver l’équilibre, pendant que leurs conjoints s’activent plutôt dans le chai. Pour Stéphanie et Manon, être vigneronne, c’est avant tout être agricultrice. Et vivre ainsi de leur rêve ne se ferait pas sans l’appui de leur douce moitié.
Manon au champ durant la taille Stéphanie au champ durant le palissage
Du côté de Pigeon Hill, pour joindre les deux bouts, Kevin a lui aussi dû jongler avec quelques boulots les premières années. Même si le couple a eu la chance de bénéficier d’un terrain appartenant au patrimoine familial, les nouveaux plants de vignes prendront toujours quelques années avant d’offrir au vigneron le fruit nécessaire à sa production. Selon Manon, dans un tel projet, «on peut parler d’un bon 8 à 10 ans avant que tu ne récupères qu’un tout petit peu de ton investissement». Dans ce contexte précaire, le couple continue de s’appuyer sur la diversité et produit également du foin et du soya et possède quelques cochons et un troupeau d’une soixantaine de brebis.
Mais malgré toutes les heures de travail acharné au champ, le stress qui en découle et la multitude des tâches connexes, questionnées sur ce qu’elles considèrent comme la bête noire de la profession, toutes deux répondent sans aucune hésitation: la commercialisation. Au-delà des exigences bureaucratiques de la province, des aléas climatiques et des caprices de dame nature, une fois le vin embouteillé, encore faut-il le vendre. Faire sa place dans un marché saturé d’offres qui tend encore parfois à bouder les vins québécois n’est pas chose évidente. Manon et Stéphanie peuvent désormais s’appuyer sur la relève pour générer du contenu et atteindre les différents publics de toute la panoplie de médias sociaux.
Le fruit ne tombe jamais bien loin de l’arbre
Trisha détient maintenant un baccalauréat en agriculture durable et son frère Matthew, en administration des affaires. Le benjamin de la famille Thomas, quant à lui, contemple une technique de gestion en entreprise agricole. Ils sont, à ce jour, tous à l’emploi du domaine familial à Pigeon Hill. Le retour des enfants au vignoble a permis au couple de voir un peu plus grand. Aux 5 000 vignes d’hybrides plantées en 2008 se sont ajoutées graduellement 15 000 plants supplémentaires, dont des viniferas, qui sont généralement palissés plus près du sol. «J’avais toujours dit que le vinifera à mon âge, c’est pas moi qui allais planter ça et être à quatre pattes jusqu’à 75 ans!», s’exclame Manon, précisant que c’est surtout les enfants qui tenaient à aller de l’avant avec ce projet.
Le Vignoble Pigeon Hill en images
Au vignoble L’Ardennais, même s’ils n’y travaillent pas à temps plein, les enfants semblent admirer le parcours passionné de leurs parents et viennent très souvent prêter main-forte au vignoble. Eliot, qui a suivi son cours en sommellerie à l’ITHQ, est actuellement serveur au restaurant Liverpool House, à Montréal. L’automne dernier, il a su profiter d’un long congé pour travailler au vignoble et ainsi prendre part à toute la période des vendanges ainsi qu’à la vinification. Sa sœur Charlotte, qui vient de compléter son bac en communications, tout en travaillant comme hôtesse au Restaurant Montréal Plaza, s’occupe de la boutique tous les week-ends, participe à la confection des étiquettes et prend d’assaut les réseaux sociaux de l’entreprise familiale. Les visites à la campagne sont désormais synonymes de soupers festifs et d’échanges autour du vin.
Le Vignoble l’Ardennais en images
Même si les deux femmes se considèrent chanceuses de pouvoir profiter d’une telle relève, elles ne forceraient en aucun cas leur descendance à suivre leurs pas dans cette profession remplie d’incertitudes. Ce qu’on leur souhaite pour la suite, que les Québécoises et Québécois continuent de découvrir les bijoux de notre terroir et ainsi, leur facilitent cette lourde tâche!
Curieux de déguster leurs vins ? Manon, Stéphanie et leurs familles vous attendent au vignoble de juin à septembre. Passez faire un tour !



























