Survivre au climat du Québec: techniques d’hivernation et de combat contre le gel printanier
Par Laurence-Michèle Dufour
Au Québec, cultiver la vigne est un sport extrême. Et bien que nos hivers mordants soient une menace pour sa survie, l’industrie viticole continue de connaître une croissance fulgurante. Si certains cépages plus robustes ont une résistance au gel hivernal pouvant aller jusqu’à -35 degrés Celsius, une grande majorité sera menacée dès que le thermomètre indiquera -20 degrés Celsius. Lorsqu’un vigneron choisit de planter de la vigne dans un climat si hostile, il sait qu’il devra composer avec cette réalité.
Pour protéger les variétés plus fragiles, les deux grandes techniques ayant fait leurs preuves sont le buttage et les toiles géotextiles. Dans les deux cas, la neige est un allié essentiel pour compléter le travail d’isolation.
Buttage
Au vignoble Val Caudalies, à Dunham, Guillaume Leroux, grand amoureux du vidal, ne possède pas de toiles géotextiles. Lorsqu’il a planté ses premières vignes, il y a de cela maintenant 20 ans, cette technique n’en était qu’à ses balbutiements. Le buttage, qui consiste à recouvrir de terre le pied de vigne à l’automne pour protéger les sarments et le cep, s’est alors imposé. «On a emprunté la butteuse de l’Orpailleur pour la copier en recréant le même outil. Ce n’est pas quelque chose qui s’achète sur le marché, il faut faire fabriquer tout ça», explique Guillaume. Les vignerons québécois doivent depuis longtemps faire preuve de créativité en développant des outils adaptés à leur réalité.
Selon lui, le sol très sablonneux de son vignoble se prête à merveille à ce procédé: «On a déjà vu des terres très argileuses où, quand tu butes, c’est comme des rouleaux de plasticine, ça ne marche pas, tu ne peux pas bien recouvrir les vignes.» Les variétés que ses partenaires et lui ont choisi de planter (dont le vidal, qui représente 75% de leur production) réagissent bien sous la terre.
Guillaume précise cependant que certains cépages plus délicats pourraient souffrir du buttage. C’est ainsi que l’arrivée des toiles géotextiles dans le paysage des vignobles québécois a pavé la voie à la culture de cépages moins adaptés à notre climat, comme les célèbres vitis vinifera. Le vigneron a considéré faire le saut, mais les frais exorbitants qu’engendrerait la transition vers cette méthode ne lui semblent pas en valoir la chandelle.
Toiles géotextiles
Lorsqu’André Pollender du vignoble du PicBois, à Brigham, a commencé à planter de la vigne sur son érablière en 2019, la scène viticole au Québec avait déjà bien changé. Il a pu compter sur l’expérience de ses compatriotes vignerons, dont les avancées ont été spectaculaires depuis quelques décennies. Ses nombreux voyages en Europe pour y faire briller le sirop d’érable de sa cabane à sucre ont également teinté son parcours.
Amoureux de la syrah, il entreprend de pousser l’audace et fait partie des pionniers qui ont osé planter ce cépage ici. «On a décidé d’y aller à fond pour développer les vins qu’on voulait faire. On savait quels cépages on voulait. Alors on a fait nos tests avec les cépages plus fragiles, qui ont très bien résisté», raconte le vigneron, bien excité d’avoir surmonté ce défi. Lors de la conceptualisation de son vignoble, tout a été mis en œuvre pour faciliter l’installation de toiles géotextiles, qui requiert temps, main-d’œuvre, équipements et espaces d’entreposage.
Rangs sous géotextiles au Vignoble du PicBoic
C’est environ 22 kilomètres de toiles qu’on déroule l’automne, puis qu’on rembobine au printemps
André Pollender, Vignoble du Picbois
À l’automne, une fois les fruits récoltés et les feuilles tombées, une première taille est effectuée pour rabattre la vigne à une hauteur permettant l’installation de cette couverture adaptée. Hybrides et viniferas profitent de cette protection, tandis que quelques rangées de rustiques, plus résistants, traversent l’hiver à découvert. «C’est environ 22 kilomètres de toiles qu’on déroule l’automne, puis qu’on rembobine au printemps. Mais la syrah, puisqu’elle est très fragile, bénéficie d’une double protection: deux toiles avec un espace d’air entre les deux», précise-t-il. Ces fameuses toiles sont composées de fibres synthétiques. Elles servent à recouvrir la vigne entière en permettant à la neige de former un petit monticule au-dessus. Le sol réchauffe ainsi l’intérieur de ce petit igloo où la température peut grimper d’une bonne dizaine de degrés, protégeant ainsi la vigne et ses bourgeons.
Un hiver particulier
Cette année, la neige hâtive de novembre en aura surpris plus d’un. «Pour la première fois en 20 ans, il a fallu qu’on fasse quelque chose que je n’aurais jamais imaginé faire. Parce qu’il est tombé 20 centimètres de neige, il a fallu qu’on passe la souffleuse sur cinq hectares de vigne», s’exclame Guillaume Leroux. Comme plusieurs autres vignerons, il a d’abord attendu que fonde cette première bordée qui nuisait autant au buttage qu’à la pose de toiles géotextiles. «Puis il est retombé un autre 20 centimètres de neige par-dessus. Il a fallu prendre les grands moyens.» Il jure maintenant qu’il fera tout en son possible pour ne plus se faire prendre de la sorte.
Buttage sous la neige chez Val Caudalies
Pour la première fois en 20 ans (…) il a fallu qu’on passe la souffleuse sur cinq hectares de vigne»
Guillaume Leroux, vignoble val caudalies
En avril, ne te découvre pas d’un fil
Malgré cet hiver précoce, le printemps qui commence à se pointer le bout du nez correspond, pour les vignerons québécois, au début de leur véritable branle-bas de combat. Au cours des prochaines semaines, ils devront trouver le moment opportun pour dénuder leurs plantations, étape cruciale pour la production de cette nouvelle année.
«Les plans de notre syrah, par exemple, peuvent tolérer -17 degrés Celcius, mais il est sage de se garder une bonne marge. C’est pourquoi, aussitôt qu’il n’y a plus de gel sous les -10 degrés Celsius environ, les toiles peuvent être retirées. On s’entend que, selon les années, jusqu’au 15 avril ici dans la région, il y a toujours des risques. Les premières journées assez chaudes, les bourgeons se développent rapidement et s’il y a des gels tardifs, on court la chance d’avoir des problèmes», nuance André Pollender. Ainsi, entre effet de serre et risque de gel printanier, les vignerons devront jongler afin de trouver le moment idéal pour effectuer le retrait des protections. Le gel peut être fatal pour les bourgeons, porteurs de la future récolte.
Afin de contrer l’effet de ces gels printaniers qui peuvent s’installer en claquant des doigts, quelques vignobles se sont pourvus de tours à vent. Ces dernières aspirent l’air plus doux situé à une vingtaine de mètres d’altitude pour le rabattre vers le sol, gagnant ainsi les quelques degrés nécessaires à la protection des vignes. Bien qu’onéreuses, ces tours assurent un sommeil plus paisible à leurs détenteurs. Mais lors de gels historiques, comme celui que nous avons connu en mai 2023, où le thermostat a atteint -6 degrés Celsius, ces quelques degrés de plus ne suffisent pas. «Normalement, le gel s’installe entre 4h et 6h le matin, mais cette fois-là, déjà, à 21h, ça commençait à geler. On a parti les tours à vent, mais on s’est rapidement aperçu que ce n’était pas suffisant. On s’est alors mis en marche et on a dû faire 300 feux pendant la nuit», raconte André Pollender. Il se souviendra longtemps de cette épopée nocturne passée sur son tracteur, alors qu’amis, famille et voisins sont venus lui prêter main forte.
Malgré les frais et les frousses qu’engendrent ces aléas climatiques, la fenêtre entre le dernier gel du printemps et le premier de l’automne continue d’augmenter et annonce un futur prometteur pour le paysage viticole québécois. Nos vignerons ont le vent dans les voiles, mais bien qu’ils soient organisés, résilients et prévoyants, ils demeurent à la merci de dame Nature qui, au final, aura toujours le dernier mot.
La prochaine fois que vous lèverez votre verre, pensez aux 22 kilomètres de toiles déroulées (et rembobinés), aux feux allumés en pleine nuit et à la terre soigneusement buttée à l’automne. Pour rencontrer les artisans derrière tout ça, c’est un rendez-vous au Vignoble Val Caudalies et au Vignoble du PicBois !












